LAUDE Jean, 1922-1984

 

Extrait du Dictionnaire de la Poésie de Baudelaire à nos jours, P.U.F, direction Michel Jarrety 

 

 

En marge d’une carrière d’africaniste et d’historien de l’art, qui lui a valu la notoriété, Jean Laude a produit une œuvre poétique d’une grande qualité, qui mérite d’être mieux connue. Dans le désarroi de l’Après-guerre, il adhère un moment aux thèses du surréalisme révolutionnaire qui s’opposait à la dérive ésotériste et esthétisante de Breton. Mais comme la plupart des poètes de sa génération, il rompt bientôt avec l’imagerie surréaliste encore présente dans son premier recueil, Entre deux morts (1948), pour revenir au dépouillement d’une parole attentive à la réalité la plus simple, mais la plus insaisissable, aux confins du silence. Les poèmes recueillis dans Les Plages de Thulé sont écrits (entre 1949 et 1963) au plus près de la prose : se limitant volontairement à un nombre restreint d’images et de vocables, Laude les reprend sans relâche, pour mobiliser toutes leurs virtualités sémantiques et musicales. Comme une fugue, le poème progresse en se répétant ; le mouvement de l’écriture épouse celui d’une méditation et celui d’une marche qui déploie un paysage réduit à ses éléments essentiels : le chemin, la chambre, l’arbre, les îles. Mais ce parcours s’avère interminable : l’Ultima Thulé se dérobe à l’horizon des légendes, projection d’un lointain tout intérieur que l’écriture seule peut explorer. Plus que le but compte la traversée.

 

Ce mouvement se prolonge dans des récits poétiques qui ne racontent rien d’autre que l’aventure d’une écriture se portant à la rencontre de l’inconnu (En attendant un jour de fête, 1974), et dans les méditations sur l’art et la poésie que recueille Le Mur bleu (1963). Cette réflexivité s’accentue au cours des années 1960 et 1970, durant lesquelles Laude collabore notamment à Tel Quel et à Change. Les poèmes recueillis dans Diana Trivia (1973) et dans La Trame inhabitée de la lumière (posthume, 1989) témoignent d’un grand souci formel, tant au niveau de la page conçue comme une unité visuelle et plastique, que dans la construction d’ensemble de longs poèmes, que régit souvent tout un jeu subtil d’échos et de variations. Laude y atteint un équilibre assez rare entre continuité et discontinuité, qui maintient la lisibilité au sein même de l’obscurité. Il n’y a là aucun formalisme, car l’écriture, si elle commente son propre travail, reste tendue vers ce qui la déborde : elle interroge l’origine inaccessible, la mort imminente, le désir en excès, convoquant quelques grandes figures du monde et du mythe, à travers lesquelles le poète cherche à se reconnaître. La place importante accordée aux blancs donne à entrevoir entre les mailles de la trame écrite une lumière qui rayonne, mais reste inhabitée.

 

Cette fidélité à son exigence intérieure la plus authentique détourne peu à peu Laude d’avant-gardes qui s’essoufflent en expérimentations artificielles. Les épreuves qu’il traverse l’orientent vers une parole de plus en plus grave, qui éclate dans Le Dict de Cassandre (1982), long monologue inspiré de la tragédie grecque : son sens intime de la langue lui inspire le besoin d’une prosodie à la fois rigoureuse et passionnée, que visualise une typographie audacieuse, donnant à voir la voix. On retrouve ces qualités dans Dunes, traversée du désert dont les premières lignes résument bien la démarche poétique, solitaire et exemplaire, de Jean Laude : 

 

Ecrit le premier mot,                      l’errant fut sans abri,

séparé de lui-même

et procédant,

                          en quête

de son obscurité,

                      sous le blanc de la feuille. 

 

 

Les Plages de Thulé, Paris, le Seuil, 1964 (édition définitive, Bruxelles, La Lettre volée, 2012)  ; Le Mur bleu, Paris, Mercure de France, 1965 ; Le Dict de Cassandre, Montpellier, Fata Morgana, 1989 ; La Trame inhabitée de la Lumière, Paris, José Corti, 1989 ; « Dunes », Nioques, n°6 et n°7, 1993.

 

Michel Collot, « L’Odyssée de la parole », L’Horizon fabuleux, Paris, José Corti, 1988 – Collectif : Pour Jean Laude, Saint-Etienne, Musée d’art moderne, 1991.

 

Michel Collot

 Cette bibliographie ne comprend que les parutions en volume ou plaquette.

 

 

Entre deux morts, frontispice de René Passeron, éditions GLM, Paris, 1948.

 

Le Grand Passage, frontispice d’Yves Tanguy, Éditions du Dragon, Paris, 1954.

 

Les Saisons et la Mer, Éditions du Seuil, Paris, 1959.

 

Les Plages de Thulé, Éditions du Seuil, Paris, 1964.

 

Le Mur bleu, Mercure de France, Paris, 1965.

 

Sur le chemin du retour, récit, illustrations originales d’Yves Mairot, Club du Poème, Annemasse, 1967.

 

Ormes, récit, eaux fortes de Raoul Ubac, Club du Poème, Annemasse, 1972.

 

Diana Trivia, lithographies de Domela, Brunidor, Vaduz, 1973.

 

En attendant un jour de fête, frontispice de Zao Wou-Ki, Fata Morgana, Montpellier, 1974.

 

Discours inaugural, illustrations de Pierre Soulages, Fata Morgana, Montpellier, 1974.

 

Rituel, illustrations de Raquel, Orange Export Ltd, 1978.

 

Rituels, illustrations de Cesare Peverelli, Éditions Bora, Bologne, 1980.

 

Le dernier Mot, noirs de Mechtilt, L’Immédiate n°27, Paris, 1981.

 

Le Dict de Cassandre, illustrations de Cesare Peverelli, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 1982.

 

Orbes, poème avec six pointes sèches de Jean-Marie Granier, Danièle Crégut éditeur, Nîmes, 1982.

 

État de veille, poème, eaux fortes de Cesare Peverelli, éditions du Dragon, Paris, 1988.

 

Le Miroir blanc, gravures de Robert Jacobsen, Michel Nitabah éditeur, Asnières, 1988.

 

La Trame inhabitée de la lumière, Corti, Paris, 1989.

 

Les Plages de Thulé, édition définitive, Bruxelles, La lettre volée, 2012.

BIBLIOGRAPHIE des ÉCRITS POETIQUES de JEAN LAUDE